
Ou plutôt : et si ce que nous croyions voir depuis l’espace n’était pas exactement ce que nous pensions ?
Chaque jour, des satellites observent la Terre. Ils mesurent la température des océans, l’état de la végétation, la hauteur des mers, les glaciers, la composition de l’atmosphère ou encore l’évolution des territoires.
Nous avons pris une habitude assez étonnante : faire confiance à des machines qui tournent à plusieurs centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes pour nous dire ce qui se passe sur Terre. Et, pour être honnête, elles s’en sortent plutôt bien !
Mais un satellite ne nous envoie pas directement une petite fiche cartonnée disant :
« Bonjour, aujourd’hui la température de l’océan est de 18,7 °C. Bien cordialement, le satellite. »
La réalité est nettement plus compliquée.
Entre le signal mesuré par l’instrument et la donnée scientifique que nous allons finalement avoir en fin de course, il existe toute une chaîne de mesures, de calibrations, de corrections, d’algorithmes et de validations. Et c’est précisément là que commence notre « et si »…
Une image satellite n’est pas simplement une photographie à un temps t
Lorsque nous regardons une image satellite, nous avons spontanément l’impression que le satellite a « photographié » la Terre. En réalité, un instrument de télédétection mesure un rayonnement électromagnétique dans certaines longueurs d’onde, dans le visible, l’infrarouge, etc. Le signal enregistré doit ensuite être transformé en une information utilisable. Il faut notamment tenir compte des caractéristiques de l’instrument, de la géométrie d’observation, de l’atmosphère, de l’illumination solaire et de nombreux paramètres physiques. C’est le rôle de la calibration : établir la relation entre le signal mesuré et la grandeur physique que l’on cherche à connaître.
Puis vient la validation : vérifier que le produit obtenu correspond réellement à ce qu’il prétend mesurer.
Autrement dit, entre :
ce que le satellite mesure et ce que nous pensons qu’il mesure, il y a toute une histoire.
Et c’est une histoire passionnante !
Une donnée peut être fausse sans que personne n’ait triché
Une donnée peut être biaisée sans qu’aucun pirate informatique ne soit intervenu. Un instrument peut dériver avec le temps. Une calibration peut être imparfaite. Un changement de capteur peut introduire une rupture dans une série temporelle. Un algorithme peut comporter un biais. Une correction atmosphérique peut être insuffisante.
Et lorsque l’on cherche à détecter des tendances très faibles sur plusieurs décennies, ces petits effets deviennent importants.
Une étude publiée dans Science en 2003 l’a montré de façon particulièrement frappante : deux analyses indépendantes des mêmes données satellitaires de température de la troposphère aboutissaient à des tendances différentes, avec un écart de l’ordre de 0,1 °C par décennie sur la période étudiée. Les auteurs concluaient que les incertitudes des données satellitaires pouvaient influencer fortement la détection du changement climatique.
Ce n’est pas une anomalie de science-fiction. C’est précisément pour cela que les scientifiques passent énormément de temps à caractériser les instruments, comparer les séries et documenter les incertitudes.
Alors, où pourrait se cacher une falsification ?
Imaginons maintenant que nous passions du côté obscur de la force…
Pas nécessairement un super-vilain avec une cape, mais quelqu’un de beaucoup plus discret.
Une personne (ou comme dans mon roman « La mort en cadeau » une organisation) voudrait modifier la perception d’un phénomène observé par satellite pour masquer les effets du changement climatique. Circulez il n’y a rien à voir !
Elle n’aurait pas forcément besoin de remplacer une image entière, elle pourrait juste intervenir beaucoup plus subtilement dans la chaîne de traitement. Parce qu’une falsification efficace ne serait probablement pas celle qui produit une image complètement absurde mais au contraire un petit élément qui rend la donnée fausse, mais plausible. Une donnée qui ressemble suffisamment aux autres pour ne pas déclencher immédiatement l’alarme.
Heureusement, les satellites ne sont pas seuls
Ouf, c’est là que la science devient particulièrement rassurante. Les chercheurs ne regardent généralement pas une seule source de données en lui faisant une confiance aveugle.
Les données satellitaires peuvent être comparées avec des mesures au sol, des bouées, des radiosondages, des observations aériennes, d’autres satellites ou encore des modèles indépendants. Dans mon thriller écologique La mort en cadeau, un groupe de scientifiques aidé de Charleen Baker à la NASA, s’aperçoit justement de biais importants dans certaines données sur les glaciers islandais…et ils vont en payer le prix fort.
Et si quelqu’un ne falsifiait pas les données ?
Voici le moment où la question devient plus troublante.
Et si le problème ne venait pas des données elles-mêmes ?
Et si elles étaient parfaitement authentiques ?
Mais que quelqu’un manipulait leur interprétation ? Oui, car le facteur humain intervient à différent niveaux, et l’interprétation scientifique et statistique des données est parfois difficile.
Car une observation scientifique n’est pas toujours une conclusion. Une mesure peut être réelle, mais son interprétation dépendre d’un modèle, d’hypothèses, d’une méthode statistique ou de données complémentaires.
C’est une distinction fondamentale.
On peut avoir :
une donnée authentique, un traitement correct, mais une interprétation erronée.
Maintenant, imaginons le pire (eh oui, je n’écris pas des thrillers pour rien !)
Supposons qu’une organisation dispose d’un accès exceptionnel à une chaîne de données satellitaires.
Elle ne cherche pas à modifier toutes les observations, ce serait trop risqué.
Elle choisit seulement certaines données, toujours les mêmes types de mesures, toujours dans certaines régions.
Elle ne crée jamais de valeurs extravagantes, elle introduit simplement de petites incohérences, assez faibles pour passer pour des incertitudes normales, assez nombreuses pour modifier progressivement une tendance.
Et pendant plusieurs années, personne ne remarque rien, jusqu’au jour où un chercheur compare deux archives censées être identiques.
Il trouve une différence.
Minuscule.
Une valeur.
Puis deux.
Puis une série entière.
Et soudain, la question n’est plus :
« Cette donnée est-elle correcte ? »
mais :
« Qui l’a modifiée ? »
Et surtout :
« Pourquoi ? »
De la science au thriller
C’est exactement à cet endroit que mon travail d’autrice commence.
Lorsque je commence un roman, je pars souvent d’une question scientifique réelle. Je cherche à comprendre ce que les technologies permettent réellement, où se trouvent leurs limites, quelles sont les incertitudes et quelles conséquences pourraient avoir certaines hypothèses.
Puis je pose une deuxième question :
Et si… ?
Et si une possibilité théorique devenait un jour réalité ?
Et si quelqu’un décidait d’en exploiter les failles ?
Et si une anomalie scientifique n’était finalement pas une anomalie ?
C’est ainsi que naissent mes intrigues. Mon parcours d’ingénieure en informatique et en télédétection spatiale m’a naturellement conduite vers cet univers où se rencontrent science, données, technologies, climat et géopolitique, et j’aime particulièrement cette frontière où la science reste parfaitement réelle… mais où l’on commence à se demander ce qu’elle permettrait d’imaginer.
Alors, peut-on vraiment falsifier les données satellitaires ?
La réponse scientifique est plus nuancée qu’un simple oui ou non.
Des données satellitaires peuvent comporter des erreurs, des biais ou des incertitudes. C’est précisément pour cela que la calibration, la validation et l’estimation des incertitudes sont des composantes fondamentales de l’observation de la Terre.
Une falsification volontaire à grande échelle serait beaucoup plus difficile à dissimuler, notamment parce que les données peuvent être confrontées à des observations indépendantes et à d’autres missions.
Mais il existe une différence fascinante entre :
« falsifier une donnée »
et
« parvenir à faire croire à tout le monde que cette donnée signifie autre chose que ce qu’elle signifie réellement ».
Et cette différence ouvre un territoire immense pour l’imagination.
Après tout, le rôle d’un satellite est de nous aider à voir la Terre.
Et si quelqu’un décidait de choisir ce que nous avons le droit de voir ?
Une autre vaste question…